Ferdinand Porchet (1878-1951)

Grandes figures vaudoises


Né en 1878, Ferdinand Porchet accomplit toute sa carrière professionnelle, puis politique, dans le sillage d’Ernest Chuard, dont il est le protégé. Après des études de chimie, qu’il parachève par un doctorat en 1897, il entre à la Station viticole de Lausanne. C’est là qu’il entame sa fructueuse collaboration avec le futur conseiller fédéral. Professeur de mathématiques, de sciences naturelles et de chimie à l’Ecole d’agriculture du Champ-de-l’Air, il devient en 1907 directeur du laboratoire de cet établissement, avant de succéder, à la direction de l’Ecole, à Chuard, élu conseiller d’Etat en 1912. En 1920, sans avoir franchi les étapes rituelles d’une carrière politique, avec à son actif un simple passage au Conseil communal de Prilly, il accède au gouvernement cantonal lorsque son mentor est appelé au Conseil fédéral. Il succède également à Chuard au comité de l’Union suisse des paysans.

Porchet tâte de la politique dès la fin des années 10. Les paysans vaudois, dont tant Chuard que lui-même sont si proches, manifestent des signes d’énervement. Colonne vertébrale de la société vaudoise, vivier du radicalisme local, la classe paysanne vit mal les bouleversements sociaux et économiques qui ont émaillé le dernier quart du XIXème siècle. Les mêmes angoisses s’observent également au niveau suisse. Déchirées entre un libéralisme, qui a dégénéré en un capitalisme de plus en plus sauvage, et un socialisme aux accents internationalistes et révolutionnaires, les classes moyennes et paysannes se sentent abandonnées et peinent maintenant à reconnaître dans le parti radical un allié indéfectible. L’idée se répand alors d’organiser le monde agricole en un parti pour soi, capable de défendre les intérêts de ses commettants. L’intérêt est évident. Après la Première guerre mondiale, les Bernois se lancent et fondent le parti national-paysan, héritier de mouvements dissidents du radicalisme né dans le dernier quart du XIXème siècle.

Que vont faire les Vaudois? Ils se sentent incompris au sein du parti radical et augmentent continuellement leur pression sur leurs responsables. Ils hésitent cependant. Chuard, alimenté par les réflexions de Porchet, prêche pour la nécessité d’un parti qui ne se borne pas à refléter les particularismes d’une seule catégorie, mais sache les transcender dans une approche globale de la société, comme le professe le radicalisme ancestral. Les plaidoyers des deux hommes ne convainquent pas un petit nombre de députés radicaux, qui font sécession et créent ce qui va devenir le parti agrarien, en 1921. Leur acharnement est malgré tout récompensé: les pertes sont minimes et la cohésion du parti préservée, moyennant toutefois deux concessions importantes: l’assurance d’une plus grande représentativité des paysans dans les organes dirigeants du parti et parmi les élus, ainsi que la création d’un authentique syndicat paysan. Les conseillers nationaux Paul Pittet, du reste présenté contre Porchet au moment du choix du successeur de Chuard, et Louis Chamorel seront désignés, respectivement, vice-président du parti et candidat au Conseil des Etats. Quant au syndicat paysan, ce sera la Chambre vaudoise de l’agriculture, qui remplacera l’ancienne Société vaudoise d’agriculture et de viticulture.

Le combat contre la scission paysanne va orienter le radicalisme et l’action politique du tandem Chuard-Porchet, puis de Porchet seul, dans deux directions. D’abord, un effort particulier sera mis sur la modernisation de l’agriculture. Porchet multiplie les brochures et les écrits, propageant les nouvelles techniques et des méthodes d’organisation plus modernes. La mise en valeur de l’agriculture comme facteur de la prospérité économique du canton est améliorée. Elle débouche notamment sur la création du Comptoir suisse, dont Porchet inaugure la première édition en 1920. En même temps, il ne néglige pas l’appui de l’Etat en faveur d’une agriculture que l’on sait ne pas pouvoir survivre sans une aide publique. La formation professionnelle n’est pas non plus oubliée: Porchet ouvre en 1922 l’Ecole de Marcelin, fleuron de l’enseignement agricole du canton.

Le rôle de l’Etat dans la défense de la paysannerie amène Porchet à dessiner le second axe de son action politique. Après la guerre, les radicaux vaudois, tout en oeuvrant à l’édification de l’Etat providence, avec un engagement puissant pour l’école et l’hygiène publique, enrobent leur discours d’une dimension plus à droite, incarnée par l’ancien syndic d’Avenches entré au Conseil d’Etat deux ans après Porchet, Norbert Bosset. Soucieux de l’emploi des deniers publics, épris du fédéralisme, ils se retrouvent ainsi souvent sur la même longueur d’onde que les libéraux, associés à eux au gouvernement du canton depuis 1893. A Berne, ils vont même se séparer, quelques années durant, du parti radical suisse lorsque celui-ci soutient l’initiative du socialiste Rothenberger, qui propose de proroger l’impôt de guerre pour financer l’assurance vieillesse. Les radicaux ne peuvent admettre une telle extension de l’Etat social. Selon eux, il s’agit là d’une réponse inappropriée aux débordements d’un libéralisme économique originel que les radicaux alémaniques ne veulent pas remettre en question. La gauche se laissera-t-elle amadouer ainsi? Ce constat incitera plusieurs leaders vaudois à adhérer au corporatisme, vraie synthèse entre libéralisme et socialisme selon eux.

Porchet opte pour une voie médiane. Oui au libéralisme, mais à condition qu’il soit modéré. Et ce libéralisme, pour être modéré, ne peut emprunter les chemins escarpés du corporatisme, mais doit conserver sa physionomie classique, épaulé par un certain interventionnisme de la part de l’Etat. Sa base paysanne s’identifie davantage à ce schéma, de même que le gros des troupes radicales de la petite et moyenne bourgeoisie. Celles-ci attendent certes une meilleure défense de leurs intérêts, mais ne souhaitent pas forcément remettre en cause le cadre habituel du système politique. Les milieux économiques sont eux aussi divisés, entre les partisans, en général issus de la nouvelle génération, du corporatisme et les tenants d’un libéralisme économique classique. Durant toute l’entre-deux-guerres, Porchet parviendra, malgré les pressions de la majorité des dirigeants de son parti, à tenir sa ligne, entre les dérives corporatistes de certains de ses collègues et l’étatisme forcené prôné par la gauche. Une question demeure ouverte: la volonté de soustraire la paysannerie aux séductions agrariennes n’a-t-elle pas piégé le partir radical, désormais trop dépendant d’un secteur au-devant de mutations importantes et condamné à perdre de son importance?

Porchet se retire du Conseil d’Etat en 1944, à la suite de la fronde initiée par la jeune génération des radicaux, indisposée par son autoritarisme de plus en plus prononcé. Il avait toujours refusé d’entamer une carrière fédérale, que ce soit au niveau parlementaire ou gouvernemental, malgré les constantes sollicitations dont il avait été l’objet. Il s’était ainsi effacé sans difficulté devant l’un des « jeunes loups » de son parti, en l’occurrence Marcel Pilet-Golaz, lorsqu’il avait fallu pourvoir au remplacement de son maître à Berne. Il ne lui déplaisait sans doute pas non plus d’envoyer dans la capitale l’un des représentants des rebelles… Mais il ne faut pas oublier que seule l’agriculture, et a fortiori vaudoise, intéressait réellement le conseiller d’Etat. Celui-ci s’éteint en 1951.

© Olivier Meuwly, Lausanne 2003

Publié le 1 janvier 2023

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