Marcel Pilet-Golaz (1889-1958)

Grandes figures vaudoises


Né en 1889 à Cossonay, Marcel Pilet est issu d’un milieu de notables. Lui-même épouse d’ailleurs la fille de l’ancien conseiller d’Etat Donat Golaz et joindra le patronyme de sa femme au sien. Juriste formé à Lausanne, Leipzig et Paris, il fréquente assidûment les séances de la Société de Belles-Lettres. Docteur en droit et avocat, il se distingue par son esprit acéré et caustique, autant dans ses discours que dans ses futurs articles de La Revue. C’est toutefois non sans réticence, apparemment, qu’il s’engage en politique. Elu en 1921 au Grand Conseil, il excelle dans les questions financières, fiscales et juridiques, et trône parmi les chefs de l’aile droite du parti radical. Son ironie assassine, qui le dessert souvent, et l’image d’une certaine désinvolture qui émane parfois de sa personne, ne l’empêchent cependant pas d’accéder, en 1925 déjà, au Conseil national.

La distance qu’il cultive par rapport aux autres, une certaine conviction de sa supériorité aussi, le confinent souvent dans une position de solitaire, même si ses talents lui procurent une influence non négligeable. Comme dans le canton, il s’impose comme un radical de droite. Ses sympathies pour le corporatisme, son combat, en 1926, contre le droit de grève des fonctionnaires, son dédain affiché pour l’instance parlementaire, lui aliènent irrémédiablement la gauche. Il jouit cependant d’un large appui dans le canton de Vaud, par l’entremise de Ferdinand Porchet. On peut s’étonner que le mesuré Porchet ait pris sous sa coupe le sarcastique Pilet-Golaz. Homme fort du canton, Porchet n’a en fait nullement l’intention d’accepter le poste de Conseiller fédéral que d’aucuns aimeraient le voir revêtir au départ de Chuard. Porchet préfère conserver son pouvoir dans son canton et balise la route vers les honneurs fédéraux à l’ambitieux Pilet. L’élection de ce dernier, en 1926, ne sera pour ainsi dire pas contestée par le parti radical suisse et profitera du fort soutien des milieux conservateurs.

Pilet-Golaz s’installe d’abord au Département fédéral de l’intérieur, puis, en 1928, au Département des postes et des chemins de fer, où il aura à nouveau l’occasion d’irriter passablement la gauche. En charge des deux plus importantes régies d’Etat, il préconise une modération des salaires des fonctionnaires et prêche pour une vie simple, que fustigent les syndicats. En 1940, il accède à la présidence de la Confédération, en même temps qu’il reprend, des mains de Motta, le Département politique fédéral. Ce sera à lui de gérer les relations extérieures de la Suisse alors que les menaces guerrières s’épaississent.

C’est le 25 juin 1940 que Pilet-Golaz prononce le discours qui le fera entrer dans l’histoire, au détriment de sa réputation. A-t-il appelé à un renouvellement de la Suisse à l’abri de l’ordre nouveau qui semble alors s’asseoir en Europe? L’exégèse de son discours n’est pas encore terminée. Il évoque certes une « régénération intérieure », qui ne pourra se produire sans déchirement ni efforts. Il attribue également au Conseil fédéral une mission de guide vers la recherche du nouvel équilibre en train de se dessiner sur le Vieux Continent. Son discours a pourtant été largement discuté au Conseil fédéral et la traduction allemande, due au Zougois Philippe Etter, que l’on savait partisan d’un pouvoir fort, multiplie les ambiguïtés, substituant sans autre au mot « guide » celui de « Führer »… Mais la réception de trois dirigeants du Mouvement national suisse, le parti pro-nazi suisse, en septembre de la même année, ne calmera guère les spéculations sur les intentions réelles du chef de la diplomatie helvétique! Ce parti sera pourtant interdit par le gouvernement fédéral deux mois plus tard…

Avec Georges-André Chevallaz, on peut admettre que Pilet-Golaz n’a jamais réellement adhéré à une forme quelconque de fascisme pour la Suisse. Il avait surtout en vue une régénération de son pays par un retour aux valeurs traditionnelles, dans le strict respect des institutions suisses et de la neutralité, qu’il entend défendre coûte que coûte. Le prestige du conseiller fédéral est toutefois entamé. Et lorsque l’Union soviétique repousse, en 1944, l’offre helvétique de renouer les relations diplomatiques entre les deux pays, c’est l’estocade. Les ennemis de Pilet, surtout à gauche, s’en donnent à cœur joie et exigent sa démission. Curieusement, il cède assez facilement. S’apprêtait-il de toute façon à mettre en œuvre son avertissement proféré durant le conflit mondial, à savoir qu’un ministre des affaires étrangères en temps de guerre ne peut être celui en activité en temps de paix? Pilet-Golaz décède, retiré, en 1958.

© Olivier Meuwly, Lausanne 2003

Publié le 1 janvier 2023

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