Eugène Ruffy (1854-1919)

Grandes figures vaudoises


Né en 1854 à Lutry, Eugène Ruffy est le fils de Victor Ruffy, mort prématurément en 1869, alors qu’il n’a que 15 ans. Au bord de la tombe de son père, le petit Eugène est tout de suite entouré par Louis Ruchonnet. Une amitié très forte liera les deux hommes, à l’instar de celle qui liait Ruchonnet à son père. Il sera considéré plus tard comme ayant été le meilleur ami du conseiller fédéral, avec Paccaud et le Bâlois Alfred Brüstlein, son collaborateur au Département fédéral de justice et police, puis avocat d’affaires à Paris et conseiller national de l’aile droite du parti socialiste. Ruffy coiffera, comme Ruchonnet, la casquette de l’Helvétia et, après ses études de droit à Lausanne, Leipzig, Heidelberg et Paris, fera son stage d’avocat en son étude, surnommée le « Grand Bureau ». D’autres stagiaires de Ruchonnet seront appelés à de hautes fonctions: Marc Ruchet, successeur de Ruffy au Conseil fédéral, Charles Soldan, conseiller d’Etat puis juge fédéral, Théophile Monod, juge cantonal et secrétaire de l’Assemblée constituante de 1884, Fernand Virieux, conseiller d’Etat. Les trois premiers seront aussi Helvétiens.

De caractère hautain, il ne ménage guère ses futurs compagnons et donne parfois l’impression que tout lui est dû. Il n’en mène pas moins une brillante carrière politique, qui le voit siéger dès 1882 au Grand Conseil, où il occupe d’entrée de cause une place importante dans le dispositif radical. Ruffy réussit la même percée au niveau fédéral, où il s’empare du siège laissé vacant par son mentor, élu au Conseil d’Etat. Là aussi, il s’impose rapidement comme le fer de lance du parti, sous le regard admiratif et réjoui de Ruchonnet. Fougueux et méprisant, il entre souvent en conflit avec Antoine Vessaz, véritable « proconsul » de Ruchonnet en terre vaudoise. Rien n’échappe à l’influent receveur, qui doit à la fois supporter les humeurs du jeune prodige et choyer celui qui apparaît rapidement comme le successeur désigné du conseiller fédéral.

A Berne, Ruffy se distingue comme un fidèle relais des thèses de Ruchonnet, même s’il dévoile parfois un caractère entier, loin de la souplesse que savent manifester le Conseiller fédéral et Vessaz. Ainsi en matière ferroviaire où il s’oppose vigoureusement à toute idée de rachat des chemins de fer par la Confédération, alors que ses aînés tentent de négocier leur soutien au rachat contre un engagement marqué du Département des transports en faveur du Simplon. Dans le canton de Vaud, c’est l’opération constitutionnelle de 1884 qui lui permettra de s’imposer comme le leader d’un parti orphelin de Ruchonnet et souvent livré à d’incessantes guerres des chefs. Initiée par les libéraux après l’incendie de Vallorbe qui avait révélé que les fonds attribués à l’assurance incendie avaient été en fait consacrés par le gouvernement au financement des investissements dont ils avaient doté le canton, la révision est toutefois récupérée par les radicaux, qui soutiennent habilement leur demande. Ils parviendront à gagner les élections à la Constituante et à conduire les débats, faisant passer leurs principales revendications, comme la progressivité de l’impôt, et bloquant celles de leurs adversaires.

Les débats constitutionnels se déroulent dans un climat délétère, où fusent les invectives de part et d’autre. Lors d’un débat sur l’opportunité d’étendre les droits populaires en cas de révision de la Constitution, qu’exigent les libéraux et que refusent les radicaux, le ton monte entre les têtes de file des deux parties, Edouard Secretan et Eugène Ruffy. Au plus fort de la tension entre les deux camps, la directeur de la Gazette de Lausanne provoque son contradicteur en duel. La rencontre est prévue en territoire genevois, non loin de la frontière française. Le célèbre chirurgien César Roux est convoqué comme médecin. Mais peu avant que les coups de feu ne soient échangés, la maréchaussée genevoise intervient et interrompt les opérations. C’est probablement Vessaz lui-même qui avait alerté le chef du Département de justice et police, qui avait ensuite courtoisement demandé à son homologue genevois de dépêcher d’urgence une estafette sur les lieux, avant que l’irréparable ne soit commis… les adversaires se sépareront en jurant de se retrouver. Le duel n’aura jamais lieu et les deux hommes finiront par se réconcilier…

Ruffy entre en 1885 au Conseil d’Etat et dirige le Département de l’instruction publique. Dans ses fonctions, il peut parachever l’œuvre de Ruchonnet et créé enfin une Université à Lausanne, sur les décombres d’une Académie qui se devait de s’adapter au contexte scientifique nouveau. Il mène également une révision complète de la loi sur l’enseignement secondaire et introduit la gratuité du matériel scolaire. Il fera notamment venir à Lausanne Vilfredo Pareto, qui reprendra la chaire de Léon Walras. Récipiendaire du titre de docteur honoris causa de l’Université de Lausanne, il s’occupera en outre activement du Musée des Beaux-Arts et siégera au conseil d’administration de la caisse hypothécaire cantonale vaudoise (futur Crédit foncier vaudois) ainsi que, dès 1892, à celui de la compagnie du Jura-Simplon.

1892 permet à Ruffy de réaliser un acte politique d’une haute portée. Alors que Vessaz, qui cristallisait sur sa personne les haines des libéraux, a dû se retirer de la politique, les libéraux, refusant de harceler leurs adversaires, leur offrent au contraire de collaborer avec eux au destinées du canton. En échange de leur soutien, ils attendent cependant que les radicaux ne monopolisent plus tous les postes gouvernementaux, mais acceptent de leur laisser une place au Conseil d’Etat. Les radicaux saisissent cette proposition, par la voix d’Eugène Ruffy, l’homme fort du gouvernement et, en 1893, le radical Donat Golaz est prié de se retirer pour céder son siège à Robert Cossy. En 1892, l’ancien conseiller fédéral Paul Cérésole avait profité de cet accord pour retourner au Conseil national. L’alliance radicale-libérale sera fructueuse pour les deux partis.

C’est en 1893 que Ruffy est élu au Conseil fédéral, malgré la défection des voix radicales bernoises, encore sous le coup de son refus d’appuyer le rachat des chemins de fer par la Confédération. Mais la réconciliation entre libéraux vaudois et leurs adversaires radicaux continue à porter des fruits et Ruffy peut compter sur le soutien solide de ses anciens ennemis… Il dirigera successivement le Département de justice et police, le Département de l’intérieur et le Département militaire. Il préside le Conseil fédéral en 1898. L’ancien réfractaire intransigeant au transfert de compétences à la Confédération va vite s’habituer à ses nouvelles tâches et défend vigoureusement la création d’une Banque nationale. En 1900 toutefois, Ruffy ne résiste pas à la prébende confortable que constitue la direction d’un grand institut international, fort généreusement rétribuée: il démissionne du gouvernement et devient directeur de l’Union postale universelle, jusqu’en 1919, année de son décès.

© Olivier Meuwly, Lausanne 2003

Publié le 1 janvier 2023

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