Jules Eytel (1817-1873)

Grandes figures vaudoises


Né en 1817 à Vevey, Jules Eytel est originaire de Stuttgart, dans le Württemberg. Il acquiert en 1835 la bourgeoisie de Vevey, avec sa mère, divorcée. Après des études de droit à Lausanne, où il entre à Zofingue, et à Heidelberg, il devient avocat et entame bientôt une carrière politique. Il collabore avec le journal Le Peuple de Vevey et adhère au mouvement radical, en plein essor. De 1846 à 1849, il enseigne le droit civil à l’Académie de Lausanne. Compagnon de Druey et Delarageaz lors de la Révolution, il se distingue par son esprit enflammé. Mais sa carrière politique ne commence qu’une fois les lampions de la Révolution éteints. Elu au Grand Conseil, il incarne rapidement l’aile gauche du mouvement révolutionnaire, à la tête de l’Association patriotique, dont il reprend la présidence dès que Delarageaz est élu au Conseil d’Etat. Par ce canal, il tente d’imposer les idées les plus extrémistes au Grand Conseil, sans grand succès toutefois. Mais par ce biais, il peut exercer une pression constante sur le gouvernement.

Elu à la Diète fédérale de 1845 à 1847, puis au Conseil national de 1849 à 1851, il se rebelle contre la politique menée à Berne par Druey contre les réfugiés. Son journal La Tribune suisse s’acharne avec vigueur sur l’ancien chef révolutionnaire. Dans le canton de Vaud, il se dresse également comme un opposant au régime radical, sous la coupe désormais de Delarageaz. Il fait feu de tous bois contre ses anciens alliés et vitupère continuellement l’incurie du gouvernement, la trahison des promesses émises lors de la Révolution, l’autoritarisme du Conseil d’Etat, son alignement servile sur les positions de Druey, sa mainmise absolue sur l’administration. D’abord adversaire farouche de la liberté de conscience et des cultes, comme tous les radicaux, il se rallie bientôt aux partisans d’un adoucissement des mesures contre l’Eglise libre dès qu’il s’aperçoit que le gouvernement perd pied sur ce terrain. Très engagé sur la question ferroviaire, il prend le parti de la ligne Lausanne-Fribourg-Berne dans le conflit qui oppose le canton aux villes de Lausanne et Fribourg. Il siégera même dans le conseil d’administration de la ligne.

C’est peut-être à l’occasion de ce combat de la ville contre le canton qu’Eytel opérera son rapprochement tactique avec les libéraux. Leur alliance connaîtra son apothéose, quelques années plus tard. Depuis quelque temps, Eytel essayait de lancer un processus de révision constitutionnelle, afin de rééquilibrer les pouvoirs contre un Conseil d’Etat jugé omnipotent, d’entamer une réforme fiscale d’envergure exigée depuis longtemps par les radicaux et de revoir la question religieuse, qui ne méritait plus d’après lui l’intransigeance dont le gouvernement n’entendait pas se départir. En cette fin des années 1850, particulièrement agitée, la presse constitue un champ de bataille privilégié et chaque faction ferraille par journaux interposés. Eytel en anime deux, Le Franc-parleur et L’Eclaireur, mais agit aussi en sous-main au travers de l’association Helvétia, section de l’Association patriotique suisse, fondée en 1858 à Langenthal pour, notamment, réclamer le rattachement de la Savoie neutralisée à la Suisse. Sur le plan suisse, mais surtout sur le plan vaudois, cette association, fondée par d’anciens membres bernois de la société d’étudiants Helvétia, apparaît comme le bras politique de l’opposition au radicalisme gouvernemental. L’association, sur le plan vaudois, déclinera dès la fin de 1863.

En 1859, Eytel finit par obtenir la révision constitutionnelle tant désirée, mais elle est refusée par le peuple, de peu. Victoire à la Pyrrhus pour le gouvernement, qui ne peut empêcher une nouvelle demande de révision deux ans plus tard. Déconsidéré, Delarageaz n’a aucune prise sur les événements. Les radicaux de gauche, derrière Eytel et le colonel Borgeaud, alliés aux libéraux, peuvent imposer leurs vues et faire voter un impôt mobilier. En 1862, Delarageaz et toute son équipe sont renversés et cèdent la place à un gouvernement hétéroclite, composé de trois libéraux, trois radicaux sans lien avec le gouvernement précédent et un radical de gauche, Eytel lui-même, qui avait été vice-président de l’Assemblée constituante en 1861.

Delarageaz mûrit cependant sa vengeance: après un discours malheureux au Parlement fédéral, où il paraissait favorable au Gothard, Eytel démissionne, dans l’espoir d’être réélu immédiatement. Mais Delarageaz a réorganisé ses troupes et parvient à faire barrage à un retour de son ennemi intime. Battu et desservi par son tempérament impétueux, Eytel prend alors la tête de l’opposition au Grand Conseil et se console avec son élection au Conseil national, où il siège de 1863 à 1866. Il doit toutefois supporter un isolement de plus en plus prononcé. Ses amis, comme Borgeaud ou Louis Bonjour, entré au Conseil d’Etat en 1866, rejoignent le camp de Victor Ruffy et de Louis Ruchonnet, fortifiant l’unité du parti radical que les deux jeunes chefs veulent opérer. Eytel, marginalisé, devra monnayer son retour à Berne avec les libéraux. Par une candidature « sauvage », en 1870, lors d’une élection partielle, il fait échouer Borgeaud face à l’un des ténors du parti libéral-conservateur… Et quelques mois plus tard, Eytel pourra fêter son retour sous les lambris du Parlement fédéral, où il restera jusqu’à sa mort.

Eytel, qui sera toujours un indéfectible soutien du Cercle démocratique, semble malgré tout avoir conservé de bons contacts avec Ruchonnet: en 1873, Ruchonnet présidera lui-même la cérémonie funèbre que les Francs-maçons organisèrent en l’honneur de leur frère défunt. Avec tous les chefs radicaux, y compris Delarageaz, il avait suivi sans hésitation Ruchonnet dans la fondation de l’Union vaudoise de crédit, et siègera dans son conseil de surveillance.

© Olivier Meuwly, Lausanne 2003

Publié le 1 janvier 2023

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